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Réseaux d’échanges réciproques de savoirs

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Claire Héber-Suffrin , mis en ligne le 9 juin 2010.

Une pratique

. A Orly, l’objectif était de permettre l’accès de chacun à un maximum de savoirs, de construire des situations où chacun serait, à la fois, celui qui bénéficie de cette chance et celui qui la donne à d’autres. Pour l’enseignante que j’étais, il s’agissait de refuser les catégories appliquées à un grand nombre d’enfants et de leur famille, “ échecs scolaires ”, “ familles défavorisés ” et “ quartier difficile ”. Comment peut-on aider des enfants à apprendre sans s’appuyer sur leurs savoirs – preuve qu’ils ont déjà été capables d’apprendre –, sans reconnaître leurs familles, sans considérer les collectifs dans lesquels ils vivent. Comment leur enseigner si on casse leur fierté ? Si on ne découvre pas, dans leur réalité quotidienne, les références qui vont pouvoir leur permettre d’intégrer de nouveaux apprentissages ? Si on ne considère pas qu’ils méritent Mozart, Wlaminck ou Hugo ? Si on ne comprend pas que Rimbaud peut leur donner les mots pour se comprendre et comprendre le monde ?

Un exemple

Eric (19 ans) offre l’anglais à 12 personnes, enfants, jeunes et adultes, qui l’avaient demandé ou que l’offre a sollicitées. Parmi elles, Brana (Yougoslave de 35 ans) offre la natation, à trois personnes dont Dominique (malgache de 73 ans) qui offre le banjo à Marie-Ange (20 ans) et Hélène (40 ans). Marie-Ange offre les ateliers d’écriture à 10 personnes qui... et Hélène offre l’informatique à 5 personnes dont Céline qui offre l’espagnol à 6 personnes dont Marie-Thérèse qui offre le français (savoir lire et écrire) à Boubaka (19 ans) qui offre la fabrication d’instruments de musique africains à des enfants dont l’un offre les mathématiques à un enfant de son âge et Jacques qui offre une connaissance des philosophes à Hafida qui offre l’arabe littéraire à Pravina qui offre ses connaissances sur l’île Maurice à ... dont Paul qui offre des ateliers d’écriture…

Pour que ça fonctionne

Des situations coopératives sont proposées pour que chacun, en explorant son histoire, y repère ses savoirs, les nomme, les décrive, en fasse le récit d’apprentissage ; qu’il ose dire ses manques, ses désirs et besoins d’apprendre. Chacun, le faisant pour soi, avec d’autres qui en font autant, dans une écoute réciproque organisée, structure sa propre conscience de savoir en résonance avec autrui. Une équipe d’animation organise une visualisation et une valorisation des offres et demandes, afin qu’elles soient accessibles à tous. Des mises en relations entre offreurs et demandeurs se révèlent nécessaires. Un tiers est garant de l’écoute réciproque. Et les acteurs construisent ensemble les modalités de l’échange (contenus, méthodes, évaluations, fréquence, durée, lieux).

C’est un temps de négociation, d’apprivoisement réciproque, de recherche de passerelles. Un temps qui donne des occasions de dévoilement réciproque des modes d’accès aux savoirs. Et qui instaure le « différé » pour laisser encore à chacun la possibilité, avant le premier échange, de se penser dans cet apprentissage1 en intégrant l’autre et ses propres référentiels dans sa pensée. Des échanges sur les échanges permettent à chacun de développer un savoir sur ses savoirs, sur les savoirs : des enfants de cours préparatoire sont capables d’analyser comment l’autre leur a enseigné et comment ils s’y sont pris pour enseigner et apprendre. Métacognition à portée de chacun, en interactions positives !

Des fondements

Savoirs

Tous les savoirs de droit pour tous. Comme le disait déjà Comenius, il y a trois siècles, « Tous les savoirs pour tous les [humains] et avec tous les moyens [compatibles avec la dignité]. » La diversité des savoirs est une richesse. On veut faire de l’hétérogénéité une chance. Que, dans le même Réseau se rendent plus proches les offreurs et demandeurs savoirs en Cuisine, en Philosophie des sciences, en Mécanique et en Aquarelle, en Musique classique et en Savoir prendre les transports en communs est une réponse à la question : comment rendre les savoirs accessibles ?

Les savoirs, ne seront pas hiérarchisés, en raison de leur signification en terme : d’histoires singulières, de cultures dans lesquels ils s’inscrivent, des chemins d’accès parcourus, des étapes qu’ils sont ou peuvent être vers d’autres savoirs, des mises en relations relationnelles qu’ils ont permises ou peuvent permettre, des cheminements individuels qu’ils déclenchent, du désir qui les sous-tend ou qu’ils appellent, etc.). « N’est-ce pas […] contre une culture de la déqualification […] des savoirs les uns par les autres, que s’organisent les Réseaux ? Ils posent l’ « échange réciproque » comme désormais essentiel à la qualification d’un savoir pour que celui-ci soit défini véritablement comme humain2. » Les savoirs valent par les fruits qu’ils portent : contribuent-ils, non seulement à la création de soi par soi, mais aussi à l’humanisation en nous et entre nous ? Quelle est leur valeur s’ils produisent de l’humiliation ou de l’exclusion ?

Le manque ─ la conscience de l’ignorance ─ est conçu comme une richesse : pouvoir le dire est un double signe, signe à soi-même que l’on peut tenter d’apprendre, signe à autrui de ce que l’on a besoin de lui pour apprendre. Les savoirs sont ici considérés comme des processus définitivement inachevés. Il s’agit plutôt de savoir, verbe d’action. En train de savoir et de se savoir. Les savoirs sont alors des savoirs vivants : s’ils circulent, ils se transforment, s’ils se transforment ils transforment la personne, les relations qui, à leur tour les transforment. Chaque savoir, parce qu’il est vivant, objet de connaissance pour des vivants, n’est plus un « bloc » isolé (et peut-être isolant). Il est un tissu de savoirs relié aux autres savoirs. Les savoirs sont faits pour émanciper les humains tout en les reliant, pour les relier en leur permettant à tous de contribuer positivement au Bien commun.

Réciprocités

Réciprocité des dons

Le donner et le recevoir sont ici considérés comme un droit pour chacun : « L’homme vit de se donner3. » Pourquoi le bonheur de donner serait-il interdit à certains ? Le plaisir de se voir apporter quelque chose, attendu pour ce qu’on sait et peut apporter ? Le droit de recevoir est ici conçu non comme réponse d’assistance (aux besoins, à la misère, à l’isolement…) mais comme intrinsèquement lié au droit de donner. « La mutualité dans le don et la réception suppose une égalité foncière en dignité. 4 »

Réciprocité paritaire

La formation réciproque est une affirmation pratiquée de la parité, d’une tension vers la parité. En démocratie, un humain égale une voix. Comment acceptons-nous que certains soient sans voix ? Pourquoi ne voyons-nous pas que nous abîmons ainsi notre démocratie en la privant de leurs richesses et de leurs potentiels (en savoirs, questions, points de vue, expériences…) ?

Pourtant, notre expérience nous dit que nous n’entendons ce que d’autres nous disent que s’ils nous parlent en égaux5. Le savoir est une parole sur la réalité. Celui qui m’enseigne en sait plus que moi sur tel objet de connaissance, mais il est essentiel qu’il me considère comme égal en humanité. Alors seulement, je saurai faire d’une parole interpersonnelle une parole intrapersonnelle6 : ce que vous me direz, je pourrai me le redire, le reconstruire en moi, le connecter et le confronter à mes savoirs et à mes questions. Le postulat Tous savants et ignorants, tous offreurs et demandeurs, tous enseignants et apprenants permet de concrétiser une parité fondée dans l’altérité elle-même reconnue comme une valeur structurante et une altérité que chacun peut accepter en raison même de la parité instituée.

Réciprocité formatrice

Que fait l’offreur en construisant en lui l’intention d’instruire autrui, en la formulant socialement, en se situant dans un système où chacun des autres en fait autant, en s’engageant dans l’acte d’enseigner7 ? Il apprend à plusieurs moments décisifs.

Lorsqu’il refait le parcours de son apprentissage, lorsqu’il explore son savoir : retour réflexif qui le fait se découvrir dans ses trajets déjà parcourus, dans ses dynamiques d’EFTLV même si elle n’avait jamais été perçue comme telle (la Vie est une histoire d’EFTLV, sans que l’on ait attendu les dispositifs la favorisant pour apprendre dans tous les moments et espaces de sa vie). Temps de prise de conscience de ce que l’on sait, d’activation de ce que l’on sait encore, de connexions avec ce que l’on vit, de découvertes de ses manques. Temps où le projet de transmettre aide à se réapproprier son savoir et à le rationaliser.

Lorsqu’il se reformule à lui-même ses savoirs, lorsqu’il les reformule avec et pour autrui. « Un enseignement reçu est psychologiquement un empirisme, un enseignement donné est psychologiquement un rationalisme.8 » Répondant aux questions de l’apprenant, il regarde ses savoirs d’ailleurs et se donne ainsi l’occasion de les relier et d’en faire des tremplins pour de nouveaux apprentissages (en particulier grâce aux questions auxquelles il ne peut répondre). Que fait le demandeur en annonçant socialement l’intention d’apprendre avec autrui ? Il se constitue intérieurement chercheur, entrepreneur de son propre apprentissage. Il s’oblige à chercher ce qu’il en sait déjà. Il pose et se pose des questions. Or, un apprentissage est toujours une réponse à une question !

Réciprocité des rôles

Ces deux rôles s’apprennent d’autant mieux qu’ils se jouent conjointement et s’interrogent en un dialogue à la fois intérieur (chacun en soi peut questionner sa façon d’être enseignant par ce qu’il vit en apprenant et réciproquement) et social (avec les partenaires de l’échange et avec d’autres offreurs et, demandeurs dans les mêmes disciplines ou dans d’autres). En bref, chacun développe sa capacité de se former et la conscience qu’il en a, retrouve en lui, grâce à la sollicitation d’autrui (qu’arrive-t-il à celui qui jamais n’est sollicité pour ses savoirs ?), le désir d’apprendre, développe et complexifie ses motivations. Pour autant, il n’est pas sûr qu’il lui soit possible de construire son projet d’apprendre !

Réciprocité coopérative

Sur l’organisation même du système qui nous forme, nous pouvons nous appuyer sur la réciprocité : chacun en a une perception qu’il est nécessaire de prendre en compte et tous peuvent apprendre à construire ensemble le système qui les forme (référence forte à la pédagogie Freinet).

Conscience de réciprocité

Enfin, il n’y a réciprocité réalisée que si chacun a conscience d’être dans un rapport de réciprocité. Importance, là, de la parole partagée sur ce que nous vivons, des retours réflexifs sur les pratiques.

Réseau

L’organisation en Réseaux ouverts peut être une matrice sociale pour l’Education tout au long de la vie, de dédramatisation des savoirs, d’offre infinie de savoirs multiples, d’autoformation, d’occasions multiples de construire des parcours individués d’apprentissages. « […], décentré […], souple, métastable, distribué, le réseau a autant de centres que de carrefours, exactement autant que l’on veut, tout autant que de chemins9. » Il offre donc une multitude de chemins possibles et d’accès à une multitude de savoirs. Qui aurait pu programmer Mireille, habitante d’une grotte, en France, à demander et apprendre le piano ? Qui aurait pensé que des habitants d’un quartier économiquement pauvre de Strasbourg chercheraient à acquérir des savoirs scientifiques ? Un réseau de savoirs est fondé sur des reconnaissances mutuelles : chacun y est centralement intéressant en ce qu’il est centralement intéressé.

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