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Pour une école « créatrice d’humanité »

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Georges Hervé, mis en ligne le 4 juillet 2010.

Mots-clés: Thématiques: éducation et transformations sociales , rôle de l’école , vision de l’homme et de l’évolution humaine

Le propre de l’homme

S’il est abusif de définir l’homme par l’usage d’un outil, il n’en reste pas moins que l’une des caractéristiques fondamentales qui permettent au paléontologue de décider de l’appartenance d’un individu au genre Homo est bien son aptitude à fabriquer un outil adapté à un projet d’action. De nombreux animaux utilisent des outils pour satisfaire leurs besoins. Les plus proches de nous, les chimpanzés, en inventent parfois, dans des situations particulières, et les transmettent au sein de leur groupe : on a pu évoquer l’idée de culture à leur propos. Mais les individus du genre Homo sont les seuls animaux capables de conserver les outils fabriqués en vue d’usages ultérieurs, de les perfectionner, d’en inventer de nouveaux plus performants et de transmettre les techniques de fabrication (aux membres du groupe, à la descendance). L’hominisation commence donc bien avec la multiplication des savoir-faire techniques transmissibles qui ont permis, peu à peu, aux humains d’échapper à leur condition naturelle, animale, à la détermination des comportements instinctifs immuables et d’inventer des solutions originales à des situations nouvelles. La capacité de transmettre systématiquement les savoir-faire acquis aux générations suivantes a permis à l’espèce humaine d’échapper dans une certaine mesure à une évolution purement mendélo-darwinienne où seul joue le hasard des mutations pour entrer dans une forme d’évolution lamarckienne collective.

Cette capacité technique d’Homo faber va de pair avec le développement de sa capacité à prévoir, à se projeter dans un avenir de plus en plus éloigné et donc au développement de sa conscience originelle. Elle dépasse le niveau de l’acte lui-même : on a pu dire que l’intelligence humaine, le développement de sa conscience, sont liés à son habileté manuelle. De nombreux auteurs ont souligné le rôle capital de la conscience de la mort, de celle de ses proches, de la sienne propre, voire du pouvoir de la donner, dans l’émergence de la conscience d’exister et donc de l’idée de ne pas encore exister et de ne plus exister. L’homme est devenu un être qui s’interroge : où étais-je avant de naître ? où irai-je après ma mort ? Pourquoi faut-il que je meure ? Ses interrogations sont génératrices d’angoisses : toute prise de conscience affecte la personne tout entière, son affectivité comme son intellect. Les réponses qu’il se donne ne sont pas qu’intellectuelles : elles jouent un rôle déterminant dans son équilibre émotionnel.

Un donneur de sens

L’homme est ainsi fondamentalement un donneur de sens : dans toutes les langues, même les plus archaïques, les noms, propres et communs, occupent une place centrale. Nommer permet de rendre un objet familier (et lorsque cet objet garde tout son mystère, il le nomme : Ovni, par exemple !). Mais nommer dépasse le seul « étiquetage ». Cela permet aussi d’humaniser sa part d’instinct : avec l’homme, la copulation devient acte d’amour ; de physiologique et instinctif, l’acte devient psychologique, chargé d’émotions, de désirs, de sens.

L’invention de notions comme celle de vrai/faux, de beau/laid ou de bien/mal ne peut être réduite à la seule sphère cérébrale. En établissant des échelles de valeurs, l’homme fonde aussi bien la raison que l’éthique et l’esthétique. Il se donne des règles qui transforment ses comportements en conduites, l’animal industrieux en un être sensible, Homo faber – homme fabriquant – en Homo sapiens – homme sage ou du moins en quête de sagesse, en un être humain au plein sens du mot. L’humanisation devrait donc toujours accompagner et prolonger l’hominisation : les deux processus, en interrelations réciproques, devraient s’enrichir mutuellement.

Or, avec la rencontre des sciences et des techniques vers le milieu du XIXe siècle, l’Occident a acquis une puissance de production jamais atteinte dans l’histoire de l’humanité, puissance qui a augmenté à un rythme exponentiel au cours du dernier demi-siècle. Homo faber s’est emballé engendrant l’homme-consommateur, double indispensable à la poursuite infinie de son activité. Il a, peu à peu, anesthésié Homo sapiens en lui. Le niveau de vie a tendance à remplacer le sens de la vie, le progrès technique et économique à remplacer le progrès « en humanité ».

Cette dérive est aujourd’hui étendue à la planète entière : Homo faber exploite et surexploite toutes les ressources naturelles de la Terre, l’empoisonne systématiquement avec ses rejets, la détruit méthodiquement, refusant toute idée de limites à ses activités. « Le mode de vie des Américains n’est pas négociable » a rétorqué Georges Bush Jr. lors du sommet de Rio. Mais, parmi les participants à ce sommet, quel gouvernant de quel pays a osé amorcer un réel changement du mode de vie de ses compatriotes ? Nos industrieux contemporains, l’œil rivé sur le PNB de leur pays et sur l’indice de son taux de croissance, poursuivent obstinément une croissance quantitative infinie dans une planète finie.

Des Savoirs : pour quoi ?

L’Ecole, institution intégrée dans la société, ne déroge pas à la règle en se centrant de plus en plus et quasi exclusivement sur la transmission des « savoirs qui donnent les pouvoirs » ; elle accentue même la dérive : ses maîtres mots sont intellect, efficacité, puissance, vitesse.

Or l’humanité est à la veille d’une catastrophe majeure qui pourrait entraîner sa disparition : l’image des passagers insouciants dansant sur le Titanic qui fonçait vers sa perte traduit avec force l’attitude de la majorité de nos contemporains occidentaux. On rit aux aventures de Charlot pris dans les engrenages des Temps modernes, sans comprendre que le cri qu’il lançait il y a presqu’un siècle était prémonitoire. Pourtant des voix s’élèvent de plus en plus nombreuses mais toujours largement minoritaires, depuis deux ou trois décennies surtout, qui dénoncent le règne totalitaire des technosciences et tentent d’ouvrir les voies à des formes de développement qualitatives, privilégiant la recherche d’une plus grande plénitude de l’être et non l’accumulation illimitée d’avoirs.

Au lendemain des grandes catastrophes humaines que constituent les guerres, des hommes ont souvent cherché à transformer la société en transformant l’éducation des jeunes : ce fut, par exemple le cas du pédagogue suisse, Johann Heinrich Pestalozzi qui, à la suite des guerres napoléoniennes, consacra sa vie à l’éducation d’enfants pauvres et orphelins et voulut que son école soit « créatrice d’humanité ».

Des interactions créatrices

Si l’éducation ne peut à elle seule transformer une société, elle est une des conditions incontournables de toute transformation sociale. Transformer des personnes qui introduiront des transformations concrètes dans leur milieu social, celles-ci favorisant de nouvelles transformations personnelles… Transformer l’école actuelle en école créatrice d’humanité est devenu une nécessité vitale : qui peut en prendre l’initiative ?

Il ne s’agit pas de nier la part d’Homo faber qui fait l’homme, mais de faire émerger en chaque personne l’Homo sapiens capable de reprendre la maîtrise de son développement. En somme, de réconcilier l’humain avec lui-même pour le sauver d’un suicide qu’il a programmé par son aveuglement techniciste. Pour cela, l’éducation doit concerner la totalité de la personne, notamment sa sensibilité sous toutes ses formes. J. Pestalozzi fait partie de ces « pédagogues du cœur » où l’apprentissage de l’amour fait autant partie de l’éducation que la découverte des savoirs intellectuels. Par « la tête, le cœur, la main » l’enfant est pris en considération dans un tout où chacune des dimensions doit être prise en considération (Bernadette Moussy, www.silapedagogie.com).

Une école créatrice d’humanité est une école qui, partant de l’action, du geste, du concret, développe toutes les capacités humaines sans se limiter à l’intellect. Une école qui favorise l’expression sous toutes ses formes, la création, l’imagination, le développement de la sensibilité ; une école où les enfants apprennent la joie de vivre ensemble, de s’entraider, de coopérer à des projets communs ; où la quête de lucidité est centrale, visant la connaissance, la compréhension empathique, la conscience planétaire.

L’idée d’humanité

Tous les pédagogues qui ont tenté de transformer l’école au cours des deux siècles passés, ont été inspirés par ces idées : tous se sont attachés à développer l’humanité dans l’homme. Ils ont imaginé et mis en œuvre diverses formes de pratiques pédagogiques alliant l’hominisation et l’humanisation dans une même démarche. Ces pratiques ont été reprises et développées dans leurs classes par de nombreux enseignants tout au long du XXe siècle. A l’heure où l’opinion publique de notre pays est systématiquement manipulée par ceux qui croient trouver leur intérêt dans la fuite en avant des technosciences, il n’y a rien d’étonnant à ce que ces pédagogues « créateurs d’humanité » soient d’autant plus violemment pris à partie que des consciences s’éveillent dans tous les domaines touchant l’humain. Tout effort de transformation des mentalités se heurte à une résistance au changement d’autant plus vive que la transformation souhaitée est plus profonde.

On ne peut mieux résumer la finalité de ce que devrait être l’école qu’en reprenant cette phrase de Trinh Xuan Thuan dans son livre Origines, la nostalgie des commencements (Fayard, 2003) : il s’agit de « développer le sentiment de notre interdépendance avec tous les êtres, de notre compassion envers les autres et de notre responsabilité universelle ».

Transformer une école pourvoyeuse de sujets-objets adaptés aux exigences de l’économie globalisée actuelle en une école créatrice d’humanité pose la question de la formation des enseignants-éducateurs. Celle-ci ne peut, dans les conditions sociétales où nous vivons, reposer que sur les prises de conscience individuelles : seule une auto-co-transformation personnelle volontairement décidée, menée au sein de petits groupes locaux, peut initier des transformations sociales locales et créer, à terme, une dynamique interactive entre les personnes et la société.

Les qualités humaines d’un pédagogue sont les mêmes que celles d’un psychothérapeute : qualité de cœur, capacité d’observation, d’écoute et d’empathie, mais aussi patience et lucidité.

C’est pourquoi je suis heureux, moi qui n’ai découvert la Revue de Psychologie de la Motivation qu’il y a peu d’années, de souligner, à l’occasion de son vingtième anniversaire, la convergence entre ses efforts de formation, d’ouverture des consciences, et ceux des groupes d’éducateurs avec lesquels j’ai travaillé au cours du demi-siècle écoulé.

Source : texte paru dans la RPM, « Pour un humanisme éclairé », N°40, 2006.


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