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Ethique du dialogue

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Armen Tarpinian, mis en ligne le 11 novembre 2013.

Armen TARPINIAN

Texte repris de la "Revue de Psychologie de la Motivation", N° 21, Le dialogue, 1996, et paru dans Vivre s’apprend. Refonder l’humanisme.Ed. Chronique Sociale, 2009.

" L’erreur n’est pas une impasse, elle est un tremplin. Règle d’or pour l’enseignement comme tous les apprentissages, qu’il s’agisse de faire, d’appren dre ou de penser."

Ainsi, le dialogue socratique s’offrait comme le moyen d’avancer dans la quête des valeurs, appliquant à sa manière, dialectique, les principes (rogériens !) d’écoute de l’autre et d’objectivation des échanges. L’erreur reconnue sans honte y faisait fonction de levain du progrès dans la connaissance de soi et dans la confrontation des idées.

En effet, la capacité de dialoguer représente une valeur universelle par rapport à laquelle les cultures ont à se repenser et à se juger elles-mêmes, tout comme les instances sociales et politiques. Elle est par excellence un critère de maturité individuelle et collective. Sans sous-estimer le rôle essentiel de la famille, on peut déplorer que de la maternelle à l’université et aux grandes écoles, la vraie capacité de vivre et d’évoluer en société, l’esprit et la "socio-psycho-pédagogie" du dialogue, ne constituent pas une matière essentielle à l’école".

Dialogue et Évolution

"Personne, nulle part, ne peut jamais prétendre avoir le dernier mot, posséder le mot absolu, la parole définitive. C’est pourquoi tout dialogue n’est jamais terminé". Jean-Claude RENARD

Paraphrasant l’idée prêtée à André Malraux selon laquelle « le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas », on peut penser que le troisième millénaire sera "dialogal "ou ne sera pas.

Cette affirmation ne se fonde pas sur un a priori idéologique ou moral, mais sur un fait de nature évolutive, anthropologique. La capacité de dialoguer avec soi-même, avec l’autre et avec le monde est à la fois condition, signe et critère de la maturation du caractère et de l’esprit humain. Dès l’enfance, la personnalité se forme dynamiquement dans le creuset des relations familiales, scolaires, sociales, culturelles auxquelles elle est portée à s’identifier pour progressivement se différencier, s’autonomiser tout en demeurant perméable à l’échange, au dialogue.

En résonance avec tout le mouvement de réflexion psychologique du XXe siècle, la psychologie de la motivation a fait de la délibération intime, du dialogue intérieur, un objet d’étude central. Délibération qui a comme finalité la libération de ce qui fait obstacle à une relation authentique avec soi-même et avec autrui. À cet égard, la recherche psychologique a elle-même évolué, allant d’un courant soucieux d’éliminer les obstacles entravant le bon fonctionnement du psychisme à un courant visant davantage la mobilisation de ses ressources.

Ces deux approches se complètent : s’appuyer, d’une part, sur ce que l’on réussit pour mieux reconnaître ce qui nous coupe de nous-mêmes et d’autrui, et s’enrichir, d’autre part, de la compréhension des obstacles qui font du dialogue un "dyslogue "(dysfonctionnement des échanges, monologues boudeurs ou rageurs, ruminations de revanche, explosions affectives, affrontements verbal ou physique, dialogues de sourds).

La capacité de dialogue constitue, peut-on dire, une nécessité auto-organisatrice qui donne à chaque individu la possibilité la responsabilité de concourir à travers sa propre évolution à l’évolution de la vie familiale, sociale et politique. Elle est en continuité avec l’évolution du vivant qui tend par nature à la sélection des modes de vie de survie les plus adaptés et profitables à l’espèce. On peut penser qu’à l’échelle des problèmes auxquels l’ensemble de l’humanité est confrontée, le mot survie n’est pas ici de pure forme…

Dialogue et consensus

La richesse du dialogue entre individus, groupes sociaux et nations naît de la complexité des contradictions et des conflits qu’ils consentent à assumer. Un tel échange réclame de chaque protagoniste une vraie capacité de connaissance de soi (qui n’est pas se poursuivre mais se découvrir), une critique tolérante de soi et d’autrui (qui suppose de l’oreille autant que de la voix), un vrai humour (qui n’est pas ironie ou moquerie des faiblesses de l’autre mais sourire sur nos faiblesses et illusions communes), une vraie modestie (qui n’exclut pas l’estime ni l’affirmation de soi) : toutes qualités qui nous gardent ouverts à l’autre, et à l’idée autre, à la vraie discussion d’où jaillissent des lumières. Elles peuvent constituer par elles-mêmes la base d’une hygiène mentale quotidienne.

La capacité de dialoguer implique le dépassement de l’égocentrisme naturel qui porte chacun à vouloir se poser en exemple de ce qu’il faut penser et être. Elle implique l’intelligence d’abandonner toute attitude dogmatique : condition pour que la confrontation des idées et des personnes ne conduise pas, de rationalisations en auto-justifications, à des affrontements obstinés et violents. Les champs de la connaissance du monde intérieur comme du monde extérieur sont trop vastes pour que l’effort et l’intelligence d’un seul y suffisent. Les règles de libre confrontation et de vérification collective que les scientifiques ont su, à l’épreuve des faits, s’imposer, ne sont-elles pas au plus profond inspirées par cette sagesse ? Il est dommage que des règles analogues ne jouent pas dans les autres sphères de réflexion et de décision…

L’efficience du dialogue implique le contraire d’un consensus fondé sur la négation sentimentale ou la phobie du conflit. La polémique peut à l’occasion y trouver sa place, à condition qu’elle vise à secouer la torpeur des idées toutes faites, non à humilier les personnes.

Mais, avant tout, la pratique du dialogue implique la capacité d’entendre objectivement ce que dit l’autre, de vérifier auprès de lui que nous l’avons bien compris. Carl Rogers et à sa suite Thomas Gordon ont expérimenté et théorisé le principe du dialogue et, éventuellement, de la résolution des conflits, privés ou publics : se placer hors du forcing gagnant-perdant ; débattre et non s’abattre…

Dans cette optique, on a vu comment, malgré des contextes historiques et politiques très lourds, la capacité exceptionnelle de dialogue de tel ou tel dirigeant, conquise après des années de violent affrontement, a pesé d’un poids décisif dans la résolution de conflits nationaux et internationaux (Nelson Mandela, Afrique du Sud).

Dialogue et dyslogue

Par nature et par culture, l’être humain est celui qui apprend de l’autre et apprend à l’autre, sans qu’il puisse jamais penser qu’il n’a plus rien à recevoir ou à donner. Le dialogue intérieur nourrit le dialogue extérieur dont il se nourrit. L’échange se dégrade, le dialogue devient dyslogue dès que l’un ou l’autre ne raisonne plus que pour s’imposer en imposant son savoir, ses jugements de valeur ou, inversement, se retire, cesse de s’exprimer par crainte d’être dévalorisé à cause de son non-savoir. Crainte particulièrement « cultivée » à l’école où l’erreur est une faute qui déprécie, voire humilie, celui qui la commet. Intimider et dominer ou être intimidé et se soumettre, écraser ou s’effacer représentent les pôles opposés du dyslogue. Entre le mutisme et la logorrhée, qui constituent deux moyens de défense, la contradiction n’est qu’apparente car leur motivation profonde est la quête inquiète d’approbation et d’estime, l’angoisse de dévalorisation ou de rejet par l’autre.

"Là où croît le péril croît le salut"

En fait, le XXe siècle, qui a donné des preuves tragiques de son incapacité au dialogue, aura été aussi celui où les conditions du développement individuel et interindividuel auront été le plus étudiées et définies.

Il s’agit là d’un paradoxe explicable, toute souffrance, voire toute folie, appelant son dépassement. Ainsi, c’est après les souffrances insupportables de la première grande guerre du siècle que les interrogations d’un thérapeute comme Freud ont débordé les problèmes posés par le mal-être individuel, pour s’approfondir dans la réflexion sur le « malaise dans la civilisation ». Réflexion qui s’applique aujourd’hui non seulement aux maux que nous nous faisons subir les uns aux autres, mais aussi à ceux que nous faisons subir à un environnement dont nous dépendons vitalement. Sur ce plan, également, des outils se forgent pour comprendre et affronter la complexité du monde et de notre rapport au monde, dans lequel il nous faut évoluer pour survivre.

« Là où croît le péril croît le salut », écrivait Hölderlin, cité souvent par Edgar Morin, penseur de la dialogique des évolutions complexes. Mais, aujourd’hui, qui oserait dire avec certitude que le pire n’est pas devant nous ?

Dialogue et démocratie

L’esprit, on pourrait dire l’éthique du dialogue, est ce qui a fait émerger dans l’histoire de l’humanité l’idée de démocratie.

Absent encore de beaucoup d’états-nations, l’esprit du dialogue est si faiblement inscrit dans les mentalités et les mœurs des démocraties elles-mêmes, qu’il faudra sans doute encore de moyennes et de grandes secousses pour que puisse s’imposer sa nécessité évolutive, au niveau local comme au niveau planétaire.

La réalité montre que les discours convenus sur la concertation sont de peu d’effet sur les résistances psychologiques à une telle évolution : les motivations subconscientes qui induisent à l’auto-fermeture et au dyslogue. Leur connaissance devrait s’inscrire dans une discipline nouvelle — "la psychique "— transmise concrètement dès l’enfance, tout comme les motivations et les comportements qui favorisent la compréhension et l’échange.

À cet égard, on ne peut que déplorer l’impréparation personnelle et professionnelle au dialogue des milieux dirigeants en général et de chacun de nous en particulier.

Sans sous-estimer le rôle essentiel de la famille, on peut tristement constater que de la maternelle à l’université et aux grandes écoles, la vraie capacité de vivre et d’évoluer en société, l’esprit et la psychopédagogie du dialogue, restent pour beaucoup à instituer et à pratiquer...

Heureusement l’idée de médiation, qui relève de l’éthique du dialogue et en constitue à la fois l’avant-garde et l’arrière-garde, entre peu à peu dans les mœurs et dans les institutions. On connaît le mot de Winston Churchill : « La démocratie est le pire des régimes, mais on n’en connaît pas de meilleur… ». Elle devient le meilleur tout court si l’institution conduit les esprits et les comportements non à nier ou à exacerber les divergences et les conflits mais à apprendre à les affronter en faisant émerger la capacité d’écouter, de se faire écouter : de dialoguer !

Dialogues et culture

Dans notre culture d’origine gréco-latine et biblique, les notions de vérité et d’amour ont été, depuis deux millénaires et plus, élevées au rang de concepts-clés, d’idéaux tendant à remplacer les divinités ou à les définir (Dieu est Amour, dit l’Évangile). Le dialogue socratique s’offre comme le moyen d’avancer dans la quête des valeurs, appliquant à sa manière, dialectique, les principes (rogériens !) d’écoute de l’autre et d’objectivation des échanges. L’erreur reconnue sans honte y fait fonction de levain du progrès dans la connaissance de soi et dans la confrontation des idées.

Mais historiquement les valeurs d’amour et de vérité ont connu, à travers leurs avatars religieux ou politiques, plus de revers que de fortune. On a beaucoup exclu, torturé ou tué pour l’amour du prochain comme au nom de la justice et de la fraternité.

En fait, l’évolution des cultures et le dialogue qui peut se développer entre elles dépendent de la capacité de chacune d’elles de se critiquer : de distinguer leur fond mythique ou philosophique des interprétations dogmatisées, des croyances dans lesquelles elles ont pu s’enferrer. Hors de cette condition, l’œcuménisme demeure une tentative naïve ou un stratagème sans effet durable. Ce ne sont pas les particularismes mais les dogmatismes qui divisent, les fanatismes qui tuent...

La capacité de dialoguer représente une valeur universelle par rapport à laquelle les cultures ont à se repenser et à se juger elles-mêmes, tout comme les instances sociales et politiques.

La réalité n’obtempère pas automatiquement à la commande de l’idéal ! Mais peut-être peut-on rêver que sous l’empire de la nécessité — des souffrances sociales individuelles et collectives — et dans une meilleure compréhension de ses ressorts profonds, la pratique du dialogue s’affermisse et s’enracine à travers les générations. Qu’advienne lentement une société où se parler serait autant interroger et s’interroger soi-même que répondre et affirmer.

L’erreur n’est pas une impasse, elle est un tremplin. Règle d’or pour l’enseignement comme tous les apprentissages, qu’il s’agisse de faire, d’apprendre ou de penser

Qu’il s’agisse de science, de religion, de philosophie, de psychologie ou de politique, la certitude grandit de se vivre en hypothèse.

S’il en allait ainsi dans tous les cercles de pensée, dans les familles et dans les Parlements, de nouvelles habitudes culturelles se créeraient, qui tiendraient les divergences pour un potentiel de richesses permettant de donner plus de sens et de corps aux décisions, de chaleur aux relations.

La justice et la paix, au plus profond inséparables, y trouveraient leurs meilleures racines.

C’est pourquoi il faudrait agir en sorte que l’éthique du dialogue - avec soi-même comme avec autrui, entre peuples et nations - devienne pour l’espèce humaine, en devenir incertain, l’alpha et l’oméga de l’éducation, de l’auto-éducation et de la coéducation tout le long de la vie. Vivre s’apprend ! Utopie ou enjeu vital pour l’humanité ?

Vivre s’apprend. Refonder l’humanisme


NOTE : Ce texte paru dans la "Revue de Psychologie de la Motivation", (Le dialogue), N° 21, 1996, est extrait de l’ouvrage de Armen Tarpinian, Vivre s’apprend. Refonder l’humanisme. Editions Chronique Sociale, 2009.

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