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Vivre s’apprend. Refonder l’humanisme

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Collectif Ecole changer de cap, mis en ligne le 14 octobre 2012.

Edmond MARC, Préface de "Vivre s’apprend. Refonder l’humanisme".

Dans ce monde inquiet, déstabilisé, à la recherche de repères, Armen Tarpinian, s’inscrivant dans un courant de culture novatrice, montre la nécessité, anthropologique, de fonder les bases d’un nouvel humanisme, d’élaborer un art de vivre enrichi par de nouveaux savoirs et pratiques issus des sciences humaines : une sagesse moderne dont il décrit des lignes de force. Cet humanisme du XXIe siècle ne peut résulter que d’une vraie transdisciplinarité dans notre appréhension de la réalité.

Il s’agit en effet de relier ce qui est trop souvent disjoint : la connaissance du monde extérieur et celle du monde intérieur, l’action dans le monde et l’action sur nous-mêmes. Il souligne, dès son introduction, « la double illusion de vouloir changer la société sans nous changer nous-mêmes, ou de nous changer nous-mêmes sans changer la société… ».

L’urgence, politique naît des défis de notre temps, et notamment du fossé qui ne cesse de s’élargir entre les prouesses de la technique, les mutations irréversibles liées à l’ère informationnelle où nous sommes entrés, et les difficultés psychologiques et sociales du « vivre ensemble » que nous éprouvons individuellement et collectivement. Que valent en effet ces progrès s’ils ne conduisent pas à plus d’humanité et d’harmonie entre les hommes ? Ne restons-nous pas trop souvent des « analphabètes » de la relation et de la vie collective ?

Cela se vit bruyamment en ces temps de Crise mondialisée, la recherche aveugle du profit économique devenu valeur cardinale, fait courir des risques majeurs à nos sociétés, voire à la vie sur notre planète comme le montrent les menaces liées entre autres au réchauffement climatique. Cela semble enfin toucher les consciences et commencer à vouloir s’inscrire dans l’action politique… Celle-ci se doit de traiter avec lucidité les problèmes collectifs planétaires les plus pressants, non sans faire la place qui lui revient à l’éducation qui agit sur le long terme. Face au risque de se perdre l’humanité doit, « entre urgence et patience », apprendre à frayer son chemin.

Sa réflexion s’appuie sur une vaste culture qui sait croiser la philosophie, la psychologie, l’histoire, l’économie et l’anthropologie. Mais elle résulte aussi d’une longue expérience de vie, de la psychopédagogie et de la pratique de la psychothérapie, de sa participation à de nombreux cercles de pensée évoqués dans ces pages et, principalement, de son implication dans l’Association de la psychologie de la motivation et de la revue qui porte le même nom*. Elle s’est nourrie d’une étude approfondie de la notion de motivation (notion centrale dans les sciences humaines) pour une large part inspirée par l’œuvre de Paul Diel dont on a pu dire qu’il était « le plus psychologue des philosophes et le plus philosophe des psychologues ».

Le but premier de ces réflexions est de montrer tout ce que la psychologie et la culture psychothérapique notamment peuvent apporter à la construction d’un art de vivre qui sache instaurer un équilibre entre l’individuel et le collectif : allier formation sociale et formation personnelle. Ces disciplines portant vers une conception complexe et systémique de la réalité, peuvent nous aider à acquérir le sens de l’autonomie comme de la sociabilité, de l’autoresponsabilité comme de la coresponsabilité sociale, de l’affirmation de soi comme de l’écoute et du dialogue. La prescription « Deviens ce que tu es » se traduit ici : « Donnons-nous les moyens réels de devenir des personnes conscientes, responsables du devenir de l’espèce comme de nous-mêmes… ». Là est l’urgence.

Cependant, cet ouvrage n’est ni un traité de philosophie ni un manuel de psychologie. Écrit dans une langue élégante et qui nous touche, c’est plutôt une suite de brèves analyses, alertes et incisives, portant sur les questions fondamentales de notre époque : l’éducation, les relations entre sexes, la justice, l’école, l’écologie, la violence, la santé, la dépression, le choc des cultures, l’art de vivre ensemble, l’art d’aider… C’est le sens et les conditions de la « réussite humaine » qui sont tout le long de l’ouvrage interrogés et éclairés.

L’auteur nous offre des mini-essais qui nous entraînent dans un parcours varié et animé où nous sommes confrontés à des questions essenielles et non à des réponses dogmatiques. Ils composent une sorte de mosaïque dont chaque élément peut s’apprécier en lui-même mais qui participe néanmoins à un dessin d’ensemble où la diversité renforce l’unité plus qu’elle ne la fragmente.

C’est le regard spécifique porté par l’auteur sur ces aspects mouvants de la réalité sociale qui confère à l’ouvrage sa profonde unité. On peut le caractériser par son concept "d’intelligence psychothérapique". C’est dire qu’il cherche à éclairer les différentes facettes de la condition humaine, de nos motivations conscientes et inconscientes, par les lumières tirées de l’expérience de la relation thérapeutique et de l’introspection. Il montre que les qualités requises par la démarche thérapeutique (écoute, regard intérieur, empathie, sens du dialogue, respect de l’autre, responsabilité, autonomie, chaleur affective, humour…) sont en réalité des qualités fondamentales dont le développement donne leur plein sens, leur dimension anthropologique, à l’éducation comme à la psychothérapie.

L’ouvrage milite, de façon soutenue, pour la prise en compte de ces qualités dans le recrutement et la formation de tous les professionnels des relations humaines : enseignants, médecins, travailleurs sociaux, managers, juges, policiers, surveillants de prison, responsables politiques etc. Mais aussi, en les « ennoblissant » à juste titre, dans tous les métiers de service aux personnes et de proximité. « On peut penser qu’une société se juge sur la manière dont elle traite ses déviants mais aussi sur la valeur de la formation qu’elle exige de ses corps d’éducation, de santé, de justice, de police,etc. écrit-il dans sa réflexion sur la justice

Cette conviction forte sert de fil directeur à l’ouvrage. Les phénomènes psychologiques et les phénomènes sociaux – même si les uns et les autres ont leur spécificité – ne sauraient être dissociés. Redisons-le, l’humanisme dont notre époque a besoin doit pouvoir articuler l’individuel et le collectif, la connaissance de l’homme et celle de la société, psychologie et sociologie. Car les pathologies individuelles et les pathologies sociales ne cessent de se renforcer mutuellement, comme le montrent les problématiques actuelles du chômage, de la santé publique, de l’urbanisation, de la souffrance au travail ou à l’école.

Rien d’idéaliste ou de naïf dans cette démarche. Il ne s’agit pas de ramener l’ensemble des problèmes politiques, économiques et sociaux à la psychologie ou de proposer une nouvelle utopie. Ce qu’elle vise, comme il l’écrit, c’est « d’intégrer dans l’écologie sociale et politique l’écologie des motivations et des interactions ».

Un humanisme moderne doit pouvoir appréhender la réalité dans toute sa complexité et l’homme dans toutes ses expressions : dans son humanité comme dans son inhumanité. Il doit tendre à saisir la logique et les valeurs qui sous-tendent les fonctionnements humains des individus (la Psychique), des groupes et de la société, ainsi que la nature des liens profonds entre les données psychiques et les actions politiques.

C’est dans cette complexité que la démarche d’Armen Tarpinian rencontre celle d’Edgar Morin. Comme lui, il appelle à une réforme de la pensée et de l’être qui permette de pro¬mouvoir un art de vivre ensemble planétaire, une anthropolitique, selon les termes mêmes de Morin, auquel il rend un vif hommage. L’optimisme que ces aspirations évoquent s’ancre dans un « humanisme lucide » qui s’attache à détecter à côté des forces de destruction, trop évidentes, celles qui instruisent et construisent. Il s’appuie sur l’assurance que « si vivre est un miracle et l’existence un mystère, c’est aussi un métier qui tout au long de la vie, individuellement et collectivement, s’apprend ». Peuvent y contribuer, je l’ai dit, les connaissances et les outils que la culture psychologique a développés depuis plus d’un siècle et qui restent trop souvent méconnus ou négligés.

C’est avant tout à l’école, l’auteur y revient fréquemment, dans la formation de tous les personnels de l’institution, et dans celle des élèves, que la formation aux compétences psychosociales devrait devenir la norme. On comprend fortement, dans le contexte scolaire actuel, combien il est urgent de développer, de la maternelle à l’université, la compréhension de soi et d’autrui, le respect de la différence, la capacité de dialogue nécessaires à la vie démocratique ; d’intégrer, entre autres, les outils de la médiation et de la résolution des conflits selon des pratiques éprouvées et validées.

Mais cet humanisme, pour s’inscrire dans les esprits et les mœurs, exige un temps qu’il n’est pas sûr que l’humanité, dans sa fuite en avant, saura se laisser. Car il s’agit, pour les sociétés modernes d’apprendre à reconnaître et intégrer les éléments – ils existent, ce livre en témoigne – d’une « culture commune qui donne à l’espèce humaine la capacité et la détermination consciente de s’accomplir ; d’éviter le chaos et le silence éternel dont elle a émergé et où elle pourrait, par inconscience, retourner bien avant que le soleil ne s’éteigne », écrit Armen Tarpinian.

Ce livre, je l’ai dit, n’est pas un traité ; aussi, gardant à l’esprit l’idée-force qui le traverse, celle « d’une humanité bipède », il peut être lu, au gré des thèmes abordés, comme on ouvre et ferme un livre de chevet. J’espère que le lecteur, goûtant comme moi la densité et la portée de ces essais, y trouvera des raisons d’espérer et des motifs pour agir.

SOURCE  : Edmond MARC, Préface de l’ouvrage d’Armen Tarpinian, Vivre s’apprend. Refonder l’humanisme, Éditions Chronique Sociale, 2009.


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