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Pour les 100 ans d’Edgar Morin

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Collectif Ecole changer de cap, mis en ligne le 8 juillet 2021.

À notre cher Edgar

Les quelques citations ci-après sont tirées de vos entretiens et articles qui jalonnent la longue histoire de notre collaboration, initiée par votre rencontre avec Armen Tarpinian, aux temps de la revue Transversales Science/Culture et du projet Transformation personnelle-Transformation sociale (TP-TS). Cette rencontre trouvait son sens dans votre projet, qui s’était révélé commun, de réhabilitation de l’introspection comme méthode de connaissance et de refondation de l’Ecole dans le sens d’une éducation humanisante et non seulement d’acquisitions de savoirs.

Nous retiendrons ici quelques citations qui donnent à voir toute l’importance de votre apport à ce projet quand, déjà membre du collectif Ecole changer de cap, vous avez été élu, lorsqu’il s’est constitué en association, son Président d’honneur.

E.M. – Il s’agit d’intégrer dans notre enseignement les points suivants. 1°) Les cécités de la connaissance. Il est à noter que l’enseignement qui a pour fonction de transmettre des connaissances néglige d’expliquer en quoi consiste la connaissance humaine ; quels sont ses dispositifs, ses difficultés, ses infirmités, ses cécités : ses erreurs et ses illusions. 2°) Les principes d’une connaissance pertinente. Il s’agit de favoriser une connaissance capable de saisir les problèmes globaux et fondamentaux pour y inscrire les connaissances partielles et locales. Il est indispensable de développer l’aptitude à situer toutes les informations qu’on a à traiter dans un contexte et un ensemble, de saisir les relations mutuelles entre les parties et le tout.

3°) Enseigner la condition humaine. L’être humain est à la fois physique, biologique, psychique, culturel, social, historique. Cette unité complexe est enseignée de façon dissociée. Il s’agit de mieux rassembler et organiser les connaissances dispersées des sciences de la nature, tout comme celles des sciences humaines, afin de montrer l’unité et la diversité de l’humain.

4°) Enseigner l’identité terrienne. Le destin désormais planétaire du genre humain est une réalité-clé ignorée par l’enseignement officiel. Il faut l’enseigner dans son histoire et dans son devenir inéluctable, afin de faire vivre et rendre fécond le sentiment d’une communauté de destin.

5°) Enseigner les incertitudes. Il faudrait enseigner des principes de stra­tégie qui permettent d’affronter les aléas, l’incertain, l’inattendu (comme la chute du mur de Berlin). Enseigner les incertitudes qui sont apparues dans les sciences physiques, biologiques, historiques.

6°) Enseigner la compréhension. C’est peut-être le pivot de ces sept sa­voirs, et en tout cas la pierre angulaire de toutes les formes de paix : indivi­duelle, dans les couples et dans les familles, entre les groupes humains, entre religions, entre nations. La paix ne peut se fonder que sur une compréhension de l’autre qui ne peut aller sans la compréhension de soi, et réciproquement. Même si elle demeure longtemps encore une utopie, on n’avancera vers la paix univer­selle, ou du moins on ne s’en approchera que par cette voie.

7°) Enseigner l’anthropo-éthique. Celle-ci, je l’ai dit, se fonde sur le ca­ractère ternaire de la condition humaine qui est d’être à la fois individu-société-espèce. Dans ce sens, l’éthique appelle un contrôle mutuel de la société par l’individu et de l’individu par la société, ce qui constitue le socle même de la démocratie. Cette éthique ternaire implique potentiellement le développement au XXIe siècle d’une citoyenneté terrestre. (« Pour entrer dans le XXIè siècle » .Entretien)

- Revue de Psychologie de la Motivation. n°28, 1999

L’émergence et le principe hologrammatique sont deux principes capitaux pour comprendre le monde dans lequel nous sommes et pour nous com­prendre nous-mêmes. Ce sont pour moi des principes primaires, que j’ins­crirais dans l’école primaire. La véritable réforme, celle de l’entendement, celle de la pensée, doit commencer au niveau de l’enseignement que l’on dit élémentaire. Contrairement à ce que l’on croit, les enfants font fonctionner spontanément leurs aptitudes synthétiques et leurs aptitudes analytiques, ils sentent spontanément les liaisons et les solidarités. C’est nous qui produi­sons des modes de séparation et qui leur apprenons à constituer des entités séparées […]

La pensée systémique ou pensée du complexe s’oppose à la pensée simpli­fiante en ce qu’elle procède par distinction et association des phénomènes et non par disjonction-juxtaposition et par réduction du complexe au simple. Prenons par exemple l’étude de l’homme, de l’être humain avec son côté psychologique, culturel, spirituel, et son côté biologique, naturel, cérébral. Ces deux versants sont radicalement séparés, il faut aller dans deux facultés différentes si l’on veut les étudier. Ou alors l’homme culturel est réduit à l’homme biologique et l’on tentera de comprendre l’homme par le singe et les sociétés humaines par celles de fourmis. C’est une mutilation car nous sommes inexorablement, inséparablement, les deux aspects. Et, à mon avis, un enfant peut très bien comprendre que quand il mange, il accomplit non seulement un acte biologique mais un acte culturel : que cette alimentation a été choisie en fonction de normes que lui ont données sa famille, sa reli­gion ... L’enfant est apte à saisir cette complexité du réel alors que souvent l’adulte, formé par l’enseignement académique, ne le peut plus. (« Mieux répondre à la curiosité de l’enfant » in Ecole :changer de cap.

Contributions à une éducation humanisante, éd.Chronique sociale, 2007

Vous proposiez, pour y remédier, un « programme interrogatif » pour l’école primaire qui respecte et nourrisse les curiosités naturelles et qui consisterait à interroger la triple nature de l’homme (biologique, psychologique, sociale), la biologie dans ses rapports avec la physique et la chimie et à explorer l’aventure cosmique dans laquelle est ancrée l’émergence d’Homo sapiens. L’auto-examen, qui permet la découverte des biais de la pensée, devrait, disiez-vous, être enseigné tout au long de l’école primaire, tandis que le Secondaire verrait se rapprocher la culture humaniste et la culture scientifique indûment disjointes.

La culture de compréhension et de paix

Le préliminaire d’une culture de la paix c’est une culture de la compréhen­sion d’autrui qui nous libère de notre tendance à avoir peur de l’autre, à voir en lui a priori un ennemi, un étranger, un danger. Il est clair que pour y parvenir il faut commencer à éduquer dans ce sens dès l’Ecole primaire.

Cette culture de compréhension, nécessite un travail très profond d’éduca­tion auquel les éducateurs ne sont pas formés. Nous en sommes, comme je le dis souvent, à la préhistoire de l’esprit humain et nous avons besoin de beaucoup évoluer. Nous ne pouvons pas éliminer en nous toutes les pul­sions de peur irrationnelle, d’agressivité, mais nous pouvons apprendre à en comprendre les causes et les effets, travailler à les élucider, les maîtriser. Nous humaniser. Nous disposons pour ce faire des sagesses anciennes mais aussi d’éclairages et d’outils nouveaux. Les contributions à cet ouvrage en témoignent.

Nous voyons l’ampleur des révolutions mentales qui restent à effectuer et qui lient la transformation éducative, la transformation personnelle et la transformation sociale. Car si nous ne parvenons pas à promouvoir cette éducation complexe – anthropologique, écologique et psycho-sociale – le risque est grand pour la société et pour chacune et chacun de nous d’en pâtir cruellement. C’est d’un tel dessein que peut émerger une vraie Politique de civilisation qui œuvre pour le présent et l’avenir de la planète Terre.

(« Apprendre à vivre » in collectif Ecole : changer de cap, L’éducation psychosociale à l’école. Enjeux et pratiques éd.Chronique sociale 2014

Sans oublier l’exergue de notre dernier ouvrage Apprendre par l’erreur. éd. Chronique sociale, 2020 :

Un enseignant qui s’efforce de déconstruire les représentations erronées des élèves avant de faire un cours tient compte du fait que l’élève n’est pas une page blanche sur laquelle il suffirait d’inscrire des savoirs nouveaux, mais qu’il a des "représentations" sur toutes choses […] L’éducation doit donc se vouer à la détection des sources d’erreur, d’illusion et d’aveuglements [… ] L’importance du fantasme et de l’imaginaire chez l’être humain est inouïe […] Ce qui permet la distinction entre veille et rêve, imaginaire et réel, subjectif et objectif, c’est l’activité rationnelle de l’esprit qui fait appel au contrôle de l’environnement (résistance physique du milieu au désir et à l’imaginaire), au contrôle de la pratique (activité vérificatrice), au contrôle de la culture (référence au savoir commun), au contrôle d’autrui (est-ce que vous voyez la même chose que moi ?), au contrôle cortical (mémoire, opérations logiques). Edgar Morin Les 7 savoirs nécessaires à l’éducation du futur, Laffont ,2000.

Parmi toutes ces réflexions, votre éloge de la curiosité et de l’esprit critique, votre insistance sur la nécessaire prise en compte de l’identité multiple qui fonde la condition humaine, et sur la formation à la compréhension humaine, qui fonde la possibilité de l’amour, sont des points de repère de l’éducation humanisante que vous appelez de vos vœux.

Tout en continuant d’œuvrer en plein accord avec ces principes que vous proclamez depuis tant d’années, c’est avec gratitude pour votre soutien sans faille, que tous les membres de l’association École, changer de cap vous souhaitent, à l’occasion de vos 100 ans, un bon anniversaire.


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