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Progrès et Évolution : plaidoyer pour une humanité bipède

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Armen Tarpinian, mis en ligne le 5 janvier 2012.

Plaidoyer pour une humanité "bipède..."

Ce sont les lentes évolutions qui, le plus souvent, font les vraies révolutions. Les méfaits de l’histoire sont généralement rapides, procèdent par explosions, même si l’on a pu assister, avec bonheur, à des « révolutions de velours ». Ainsi, l’on pourrait dire de la grande Révolution française qu’elle a vite sombré dans la Terreur, mais que ses idées-forces, tout comme les idées-forces du christianisme, sont demeurées de germination lente : la fraternité et l’amour sont loin encore de former le tissu serré dont l’humanité, pour survivre peut-être, aurait besoin ! L’aventure humaine en est encore, comme le rappelle souvent Edgar Morin, à sa préhistoire. D’autant que les progrès techniques ont extraordinairement complexifié le chemin.

L’invention de l’imprimerie, destinée idéalement à répandre ce qui était tenu pour « le meilleur », en l’occurrence la Bible, a autant servi à diffuser le pire. Celle d’Internet peut fédérer des solidarités et des actions politiques inédites et positives, mais peut aussi servir les causes les plus inhumaines ou délirantes.

La vraie question, aujourd’hui, est de savoir si l’humanité parviendra à articuler à temps… le temps de l’urgence, qui appelle des solutions politiques, et celui, lent, de l’évolution des mentalités, de la maturation psychique. Si elle saura parer aux dangers les plus menaçants, écologiques et sociaux : ouvrir à temps des voies humanisantes et se donner les outils nécessaires pour mieux vivre et survivre.

Progrès et évolution hélas ! n’avancent pas au même rythme, car ils ne sont pas du même registre. L’un est de l’ordre de l’utile, l’autre du vital. Inventer des armements « performants » et, de plus, les vendre aux pires dictatures, va plus vite que développer une vraie sagesse, collectivement partagée ! L’institution démocratique se menace elle-même si elle ne s’accompagne pas d’une éducation à l’esprit démocratique.

Aux trop évidentes raisons de désespérer, s’opposent heureusement des lueurs d’espérance liées aux sursauts de clairvoyance et aux pistes d’actions que suscitent en de nombreux lieux de la société civile les anticipations du pire. « Un autre monde est possible… » Mais à quelles conditions ?

Hier, les peuples s’entr’égorgeaient. Aujourd’hui, des individus, seuls ou par petits groupes, pourraient, d’un simple geste technique, anéantir des populations entières. Et l’on n’en est qu’aux balbutiements de ce langage obtus, haineux, meurtrier, par lequel s’expriment les frustrations et la désorientation individuelles et collectives.

Après avoir surmonté leurs propres folies, nos démocraties, qui finissaient par se croire protégées, doivent prendre acte de leur vulnérabilité et, en même temps, de leur responsabilité : comprendre dans toute sa profondeur et son étendue ce que l’humanité est en train de vivre ; ce en quoi nous sommes impliqués, comment nous pouvons, en urgence et en patience, réagir et agir.

Apprentissages fondamentaux

C’est dans ce croisement d’inquiétude vitale et de recherche de vraies issues que ces réflexions puisent leur raison d’être : démontrer la nécessité anthropologique de relier ce qui est disjoint, la connaissance du monde intérieur et la science du monde extérieur, l’introspection et l’action, l’éducation et la politique : dépasser la double illusion de vouloir changer le monde sans nous changer nous-mêmes, ou de nous changer nous-mêmes sans changer le monde. Il n’y a de vraie compréhension et d’action sensée que dans une approche systémique.

D’où l’insistance sur l’indispensable articulation entre la formation personnelle et la transformation sociale et institutionnelle (On peut rêver aux conséquences humaines et politiques que pourrait entraîner l’intégration d’un tel paradigme dans les études générales, à l’ÉNA, par exemple…).

Il s’agit, en tout état de cause, d’intégrer dans la culture des éléments de réflexion et d’action qui contribuent à sortir l’humanisme des proclamations d’intentions et de principes : de lui ouvrir des voies et le doter de vrais outils d’humanisation. Ce terme désigne le processus anthropologique qui peut nous conduire à travers des apprentissages, et non des exhortations et des sermons, au déploiement de ce qui fait l’humain. À savoir, la qualité du lien dans toutes ses nuances, de la cordialité et la tolérance à l’amitié et à l’amour, et la lucidité de l’esprit qui est connaissance de soi et force du jugement dégagé des préjugés.

Cela appelle des formes d’éducation et de coéducation éprouvées qui sont de nature à constituer un programme de réflexion, d’expérience et de formation, à la fois culturel, social et politique , sans lequel ces mots restent facilement des coquilles vides, et l’humanisation un chemin sans repères. On peut dire à cet égard que le sens le plus général de ces propos vise à nous rappeler qu’il nous faut, individuellement et collectivement, mieux apprendre à marcher sur les deux jambes de la connaissance : celle de la connaissance de soi et celle de la connaissance du monde. Nécessité qui inspire au plus clair comme au plus profond ce plaidoyer pour une humanité bipède.

Le rôle de l’école

On sait qu’en France, plus qu’en d’autres pays d’Europe, malgré des instructions officielles et l’implication humaniste de beaucoup d’enseignants, la croyance dominante demeure que l’école est un lieu de transmission de connaissances intellectuelles et, au mieux secondairement, un lieu d’apprentissage de la vie. Aux élèves de s’adapter au système – ce que beaucoup font, mais souvent à quel prix ? – et non au système de s’ouvrir à la réceptivité réelle des élèves et à leur rythme d’apprentissage, de comprendre les blocages, leurs causes et leurs remèdes. Cet aspect de l’éducation est entièrement négligé dans la formation des adultes – qui ne l’ont pas non plus reçu durant leur parcours d’élèves. Il en résulte que les apprentissages fondamentaux de connaissance de soi et de relation à autrui sont négligés, alors que leur nécessité s’impose à chacun tout le long de sa vie.

Entre les solutions urgentes et la sédimentation culturelle patiente, l’éducation constitue un chemin mitoyen. Cela se comprend mieux si l’on donne un exemple : qui ne voit que les solutions politiques globales touchant aux questions graves de l’environnement ne sauraient être fécondes sans une éducation à la responsabilité personnelle qui dépasse le niveau de l’information ? Insistons. Les connaissances et les outils existent et ont fait leurs preuves. Mais ils attendent d’être intégrés, officiellement validés, généralisés. Leur négligence coûte cher aux personnes et à la société.

Les apprentissages visant à répondre aux besoins fondamentaux des individus ne sont pas séparables des besoins de l’espèce humaine. La sagesse des uns assure la survie de l’autre, de l’humanité, dans son parcours ambivalent de solidarité et d’hostilité, d’intelligence et d’aveuglement.

En réalité entre lucidité et urgence, éducation et politique, les ponts restent largement à construire, dont les piliers seraient la « Coopération » (ce qui manque le plus à l’école), et l’« interdépendance planétaire » assumée par les nations (ce qui manque le plus dans l’approche politique des problèmes vitaux auxquels l’humanité doit faire face).

Humanisme et sciences humaines

Le siècle des Lumières a pâti des ombres qu’il a ignorées. Les temps n’étaient pas tout à fait mûrs et leurs meilleures leçons n’ont pas forcément été entendues.

La psychologie des profondeurs nous permet de mieux comprendre et identifier ce qui, en nous, va contre nous-mêmes, et ce que peuvent être les ressorts permettant le déploiement des capacités humaines fondamentales. Entre barbarie et sociabilité, les lumières venues de la psychothérapie nous aident à nous orienter et à nous (re)construire. Et, dans le même dynamisme, s’élargissent en sociothérapie. Edmond Marc écrivait dans sa préface à " L’art d’aider (II). Psychothérapie, culture, société" Revue Psychologie de la Motivation, N° 35

« Si la psychothérapie a un rôle à jouer dans la société d’aujourd’hui, c’est d’abord comme instrument de base d’une relation d’aide qui tend à soulager les souffrances, les angoisses et les crises des individus. Dans ce sens, elle a apporté des notions théoriques, des outils pratiques et des valeurs éthiques tout à fait essentiels. Mais c’est aussi comme pourvoyeuse de concepts, d’exigences et de démarches qui trouvent à s’appliquer bien au-delà du domaine de la pathologie individuelle. Pour donner un exemple, l’approche non directive de Carl Rogers, élaborée dans le cadre de la thérapie, a permis de renouveler profondément les conceptions du conseil et de la relation d’aide, de la pédagogie, la façon de conduire différentes formes d’entretien et d’appréhender les relations de travail, la résolution des conflits, etc. Il en est de même pour la psychologie adlérienne, la psychologie de la motivation, l’analyse transactionnelle, l’approche systémique, la gestalt-thérapie…  ».

On ne sait pas assez combien ces applications agissent, assurent préventivement la résolution de beaucoup de conflits entre peuples rivaux, ceux, comme le disait Michel Rocard, dont « on ne parle pas car ils ont été évités » (Revue PM, "L’art de la paix" N° 28,1999 ).

C’est dans cet humanisme discret et actif - signe profond d’évolution que l’on retrouve aussi dans de multiples actions associatives et citoyennes - que nous pouvons puiser notre confiance dans l’avenir. Ajoutons que les acquis les plus avancés des sciences humaines permettent un réensemencement de la culture dont la force préventive et formatrice contribue, dans le temps long, à armer l’humanité contre ses plus dangereuses faiblesses ; et, mieux, à développer ses meilleures capacités et ressources. C’est de leur inscription dans la culture et l’éducation que notre avenir dépend vitalement. L’humanisme s’apprend…

Ainsi parviendrions-nous à accompagner la mondialisation, qui est potentiellement une chance anthropologique, par une « anthropolitique » (Edgar Morin) qui évite qu’elle devienne notre malheur.

Armen TARPINIAN

Source : Revue de Psychologie de la Motivation "Pour un humanisme éclairé", N° 40, 2006, repris dans Vivre S’apprend. Refonder l’humanisme,Chronique Sociale, 2009


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