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Thierry Groussin, Les ombres de la caverne

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Collectif Ecole changer de cap, mis en ligne le 26 juin 2011.

Présentation de l’ouvrage en bas de page.

PREFACE

Thierry Groussin est un homme dangereux. Lorsqu’on ne le connaît pas, il a l’air d’un père tranquille, on lui donnerait le bon Dieu sans confession, avec ses airs patelins de banquier, sa bonhomie d’Auvergnat, ses yeux malicieux, et sa connaissance encyclopédique de tout ce que la formation et le coaching ont produit en termes de méthodes et d’approches. Mais attention, c’est une couverture. En réalité, Thierry Groussin a une double vie. Lorsqu’il n’est pas occupé à faire semblant d’appartenir au système dominant avec lequel il a su négocier une habile position de modus vivendi, il se livre à des activités hautement subversives de déconstruction du pouvoir moderne.

Car Thierry est un révolutionnaire, de ces révolutionnaires tranquilles qui placent la compréhension et l’intelligence au premier plan et ne connaissent aucune limite à la recherche de la vérité. Dans son blog, "indiscipline intellectuelle", il explique, s’indigne, éclaire, ironise, explose, vitupère, décode, dissèque, et distille billet après billet un éclairage au laser qui passe au scanner toutes les compromissions, les systèmes, les arnaques, et les lâchetés de notre culture dominante.

Il devait rencontrer un jour l’approche narrative. Rien de plus étrangers a priori que ce Directeur de la formation dans une grande banque et les pistes rouges de l’Australie centrale où les pratiques narratives ont jailli, du contact entre les communautés aborigènes et les thérapeutes familiaux du Dulwich Center. Mais la magie de l’Internet, la possibilité de surfer à l’infini de sites en blogs et de métisser toutes sortes d’idées avec toutes sortes d’idées a réalisé ce miracle d’une rencontre entre un esprit fertile, vif et aiguisé et une pratique qui entre ses mains, fournit un outil remarquablement tranchant pour expliquer et documenter la déconstruction des savoirs dominants à laquelle il s’adonnait déjà depuis longtemps.

Un troisième homme a eu une influence décisive sur la conception de ce livre. Il s’agit de Philippe Fauvernier, Directeur des éditions Hermann et créateur de cette collection Herman / l’Entrepôt consacrée au développement des idées narratives. Se promenant sur le blog de Thierry, il s’est écrié : « il faut absolument lui faire faire un livre avec ces textes ! » Cette intuition d’éditeur jointe à cette rencontre de Thierry Groussin avec les idées narratives comme la fameuse rencontre du parapluie et de la machine à coudre sur la table de dissection chère à Lautréamont, cet ensemble de coïncidences et de croisements inattendus ont abouti à l’ouvrage que vous avez entre vos mains.

Ce livre contient une sélection des chroniques de Thierry Groussin postées pendant ces deux dernières années. Les sujets sont extrêmement variés et divers, mais ce qui ne varie pas, c’est la puissance de la vision, la lucidité, la beauté du style de cette écriture ciselée comme on n’en rencontre plus guère que dans les classiques. Ces textes sont un peu comme un médicament que l’on prendrait quotidiennement à petite dose pour rester immunisé contre l’épaisse fumée toxique que nous fait respirer la société postmoderne.

À travers ses médias, ses banques, sa vénération d’un libéralisme économique qui n’a gardé de libéral qu’un vague rattachement étymologique, son écrasement progressif du travail et de l’être humain dans sa contribution aux entreprises ; à travers la prise de pouvoir croissante des puissances économiques et financières sur la capacité des communautés locales à exercer un contrôle sur leur propre vie, le pouvoir moderne nous persuade jour après jour qu’il n’est de salut que dans la normalité. Et la normalité qui nous est proposée ici, c’est l’acceptation d’un mode de vie sur lequel nous n’avons aucun contrôle, et implicitement, la participation à la cérémonie religieuse de la consommation et de la croissance, qui nous pousse à faire semblant d’ignorer que notre planète et nos ressources sont tragiquement limitées, et qu’aujourd’hui, ces limites sont en vue.

Là où le travail de Thierry Groussin rejoint les idées de Michel Foucault, c’est dans l’illustration contemporaine de la vision que Foucault avait développée dès les années 60 du développement de l’autocontrôle, de l’autocensure et de l’autosurveillance. Ces pratiques de pouvoir déléguées à l’individu lui-même et orientées vers son isolement, encourageant l’obsession d’adopter un comportement, des pratiques, des idées, bref des pratiques de vie « normales », sont aujourd’hui aidées par tous les moyens techniques de surveillance de tous par tous disponibles en permanence.

L’un des champs de travail de l’approche narrative est de déconstruire les discours dominants dans la vie des individus et des communautés. Par « déconstruire », nous n’entendons pas détruire, mais simplement montrer que toutes ces vérités qui nous paraissent éternelles et non négociables sont le résultat de constructions humaines et culturelles, qui ont eu lieu à une certaine époque, dans un certain contexte, et au service de certains objectifs.

Lorsqu’une histoire est tellement dominante qu’elle a réussi à éliminer toutes les autres histoires possibles et différentes au sujet du même événement ou de la même expérience, elle prétend au statut de vérité absolue. Or, les pratiques narratives honorent autant que faire se peut les savoirs minoritaires, les exceptions, les récits qui ne « collent » pas avec la version officielle, les pratiques de résistance, la construction de l’identité à partir des récits traditionnels, chansons, contes, bandes dessinées et toutes autres formes de savoirs populaires… jusqu’au moment où on les retrouve sur iTunes ou sur Facebook comme des mouvements de mode à fort potentiel commercial. Car l’une des principales forces du pouvoir moderne, c’est de récupérer et d’intégrer par digestion la plupart des formes de cultures populaires qui, dès lors, voient leurs thuriféraires devenir des people et leur potentiel de remise en cause s’émousser dans le confort moelleux de la notoriété, du chiffre d’affaires et de la stratégie marketing.

Aucun risque de ce type ni avec Thierry Groussin, ni avec Philippe Fauvernier. Les deux ont suffisamment vécu, réfléchi, souffert et reconstruit dans leurs propres vies pour ne plus être dupes du chant des sirènes. Car parfois l’éthique est à ce prix : des négociations complexes entre soi et soi, des engagements qui vous éloignent de la conception traditionnelle de la réussite, parfois mal compris ou mal acceptés par les gens que vous aimez le plus, des ruptures qui vous coûtent cher mais vous permettent de continuer à vous regarder dans une glace en vous rasant (si vous vous rasez toujours). A un certain point, la valeur d’un homme se juge également par les choix qu’il n’a pas faits, les liens, les engagements et les compromissions qu’il a eu la force de repousser.

Dans la perspective du XVIIIe siècle, on pourrait dire de Thierry Groussin qu’il est un honnête homme. Honnête car adepte de la raison est attaché à se faire une opinion critique par lui-même au lieu de gober tel ou tel discours globalisant et tendance. Dans ces chroniques, il partage avec nous cette capacité à éclairer les sujets qui nous paraissent les plus évidents d’une lumière inattendue, en les regardant sous un angle différent.

Ce regard oblique et pédagogique nous aide à parfaire ce que l’approche narrative appelle notre « décentrage », c’est-à-dire notre capacité à nous positionner en marge du jeu et à regarder le ballet des poissons dans l’aquarium d’un œil innocent et enfantin. Michael White avait une expression pour cela, il parlait d’ : « exoticiser le familier ». Thierry Groussin, dans sa démarche de réflexion sur le monde, et un parfait continuateur de Michael en ethnologue du quotidien. Nous montrant les milliers de petites failles des discours consensuels et des idées reçues, il nous transforme, nous aussi, en explorateurs de notre vie, plutôt qu’en passagers d’une vie qui nous serait racontée par d’autres.

Pierre Blanc-Sahnoun Directeur de la Fabrique Narrative

Un échange paru sur le blog "Indiscipline intellectuelle" de Thierry Groussin, 2007

Thierry Groussin. Quel est selon vous l’enjeu majeur de l’époque que nous vivons ?

Armen Tarpinian. La nécessité de créer un « humanisme lucide et actif » qui marche sur ses deux jambes : celle de la connaissance du monde extérieur et celle de la vie intérieure. Touchant cette dernière, les connaissances et les expériences issues des sciences humaines et notamment du champ de la psychothérapie, abondent, qu’il faudrait apprendre à intégrer dans le champ de l’éducation et particulièrement de l’école . C’est vraiment d’une (r)évolution dont il s’agit : passer d’un humanisme de « bonnes intentions » et de discours à un humanisme appliqué.

T.G. Pouvez-vous préciser ?

A.T. C’est par exemple passer de l’injonction : « Aimez-vous les uns les autres » à : « Apprenez à aimer ! ». Cela signifie qu’il nous faut à la fois développer notre capacité d’introspection - fonction qui nous distingue de l’animal - et notre faculté d’empathie qui nous fait dépasser notre égocentrisme naturel. N’est-ce pas là d’ailleurs le plus satisfaisant, le plus nécessaire à notre vie individuelle et commune ? Notre « Désir essentiel » dirait Paul Diel, ou ce que j’ai appelé notre « Désir d’humanité » qui nous travaille inconsciemment, surconsciemment ?

Mais c’est aussi le plus difficile si l’on en juge par notre histoire personnelle et par l’Histoire tout court ! Il nous faut inventer un art de vivre moderne qui tire sens et fécondité d’action de la compréhension de nos errements passés. Vous connaissez le constat d’Edgar Morin : L’humanité en est encore à sa préhistoire…

T.G. Notre époque aurait-t-elle accompli des avancées aussi importantes dans la connaissance de l’humain et du social que dans la création de richesses matérielles ?

A.T. Le vingtième siècle a fait autant de progrès en « Psychique » qu’en Physique, mais les applications sont plus lentes. Elles opèrent sur le temps de l’évolution des espèces – pour le moins des mentalités ! - plus que sur le temps des machines ; sur le temps de l’éducation non celui de l’instruction ; celui des apprentissages plus que des conseils...Il devrait être considéré plus difficile d’aider un enfant - ou soi-même - à se construire que de construire un pont.

Mais nous disposons aujourd’hui d’outils fondamentaux pour mettre en oeuvre une véritable « éducation psychosociale ».Ces apprentissages visant à répondre aux besoins fondamentaux des individus ne sont pas séparables des besoins de l’espèce humaine. La sagesse des uns assure la survie de l’autre : de l’humanité dans son parcours ambivalent de solidarité et d’hostilité, d’intelligence et d’aveuglement.

La vraie question, aujourd’hui, est de savoir si l’humanité parviendra à articuler à temps… le temps de l’urgence qui appelle des solutions politiques et celui, lent, de l’évolution des mentalités, de la maturation psychique. A parer aux dangers les plus menaçants, écologiques et sociaux, à ouvrir des voies et se donner à temps les outils nécessaires pour mieux vivre et survivre.

T.G. Le titre du recueil de textes inédits de Paul Diel que vous venez de faire publier fait référence à l’amour (cf. Le besoin d’amour, Ed. Payot, 2007). S’il y avait un autre mot à lier à celui-ci, ce serait lequel ?

A.T. L’humour. L’humour est lucidité aiguë et bienveillante : introspection souriante qui freine le Don Quichotte qui est en chacun de nous.. Il est le seuil modeste et confiant de l’amour. Son sas…Vivre nous est donné mais sourire de soi, s’aimer, aimer, on le sait mieux aujourd’hui : cela s’apprend ! Il s’agit de mieux voir nos aveuglements, et a la fois en souffrir et en sourire...

Mais, en ces temps incertains et menaçants à bien des égards, l’humour se heurte plus que jamais à des peurs fondées et aux barbaries multiformes.


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