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La réussite, une idéologie ?

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Eliane Tarpinian, mis en ligne le 4 juin 2010.

Réussite extérieure et réussite intérieure

« Je réussirai ! mot de joueur, de grand capitaine, mot fataliste qui perd plus d’hommes qu’il n’en sauve », faisait dire Balzac à l’un de ses personnages. Dans le même sens, une expression populaire nous dit « On perd sa vie à vouloir la gagner ». De tels aphorismes montrent que le projet de réussite est loin de faire l’unanimité. Cependant, les termes de réussir, gagner, dominer, percer, s’imposer… reviennent sans cesse dans le langage quotidien comme dans la presse et les médias. Réussite éclatante de l’élève des grandes écoles, du politicien, du grand patron ; à croire qu’il n’y aurait plus de place digne de ce nom dans notre société que pour ceux qui se prédestinent aux grandes carrières, et à devenir des gagneurs.

Très tôt dans notre vie nous sommes mis en sur-compétition, identifiés et notés selon nos performances. L’obsession du vedettariat ne commence-t-elle pas dès l’école ? La dialectique réussite-échec qui nourrit les sentiments de supériorité-infériorité, « la lutte des classements » (Pierre Bourdieu) s’étend à tous les rapports humains, familiaux, professionnels, nationaux. Ainsi, des parents bien intentionnés en arrivent, par excès d’ambition, à provoquer l’échec de leurs enfants, des enseignants à démobiliser leurs élèves, des politiciens à éloigner les citoyens des affaires de la cité. Liée à la névrose d’échec qu’elle peut entraîner, la surtension angoissante qui résulte de cette lutte des classements n’est-elle pas un élément très déterminant, du moins dans les pays « surdéveloppés », de la multiplication des états dépressifs ?

Pour la Psychologie de la motivation (Paul Diel), à laquelle cette réflexion se réfère, la bonne réussite extérieure, qui consiste à exercer une activité personnelle et sociale satisfaisante, reste surdéterminée par la réussite intérieure. À savoir, la mise en ordre des sentiments et des jugements qui assure la cohésion harmonieuse de l’individu et lui permet d’établir de bons rapports avec les autres et de s’investir positivement dans la vie de la cité.

Cette cohésion aide à définir la vraie réussite et à la distinguer d’un arrivisme dicté par le désir compulsif de se surpasser et de dépasser autrui ; désir exalté que Diel diagnostique sous les termes de nervosité et de banalisation. Ces termes désignent des tendances contradictoires mais liées par une détermination commune, la fausse motivation, l’estime faussée de soi et d’autrui. (Cf Paul Diel, Le besoin d’amour. Tendresse, estime et autorité dans l’éducation des enfants. Payot, 2010.).

La vanité d’être le premier débouche sur toutes les formes d’obsession de triomphe personnel ou collectif : auto-glorification que le sujet peut projeter sur son groupe social, sa nation, sa « race ». Cette observation permet de mieux comprendre le discours politique démagogique qui a contribué aux tragédies de ce siècle. Le nazisme ne devait-il pas triompher pour mille ans, le communisme préparer les lendemains qui chantent ? Et le libéralisme sans frein ne doit-il pas apporter la prospérité générale grâce à la réussite des meilleurs ?

L’idéalisation conventionnelle de la réussite sociale pèse fortement sur la réussite et l’échec scolaires. Parents et éducateurs, ne sommes-nous pas portés à nous juger nous-mêmes à travers le succès ou l’échec de ceux dont nous nous sentons responsables ? Ce qui peut nous entraîner à les surcharger du poids de nos propres ambitions plus ou moins frustrées et avides. Risquant ainsi d’imposer, indistinctement, à l’enfant l’obligation de trop faire et trop vite : être le plus tôt possible propre, marcher, parler, réussir à l’école,sans leur laisser le temps des lentes maturations nécessaires à toute acquisition nouvelle, qu’elle soit sensorielle, affective, motrice ou intellectuelle. L’erreur, au lieu de rester un facteur dynamique de l’apprentissage devient alors une faute condamnable et suscite une crainte phobique. On ne se réfère pas à l’enfant réel mais à « l’enfant modèle ».

Sortir du double langage

L’école peut ainsi, relayant ainsi les rivalités nées dans la fratrie, être vécu comme un champ de compétition où l’arrivisme tend à se fixer en buts de vie. Face à cette imprégnation idéologique, il y a ceux qui tendent à se soumettre en adhérant à ses valeurs, ceux qui s’y adaptent en le tempérant par de bons réflexes introspectifs et ceux qui, ne pouvant ou ne voulant s’y adapter, versent souvent dans des conduites agressives ou des repliements dépressifs. Un examen ou un bac raté peuvent devenir un cauchemar pour la vie…

En fait, cette idéologie de la réussite tire les enfants dans des directions contradictoires et introduit dans la vie quotidienne un double langage : "Sois bon, aime ton prochain ! : et sois fort et fais tout pour supplanter les autres et être le premier !".Ce double langage est la source d’une double tension intérieure qui entraîne une double culpabilité morale et sociale.

On peut rappeler la typologie des réactions scolaires décrites par Diel :

- enfant soumis, exemplaire, souvent inadapté au jeu et à la vie sociale ;

- enfant caïd, meneur de bande, tourné de façon effrénée vers le jeu et incapable de concentration scolaire ;

- enfant pitre, qui assure son prestige en amusant la galerie aux dépens du maître et se fait chasser de toutes les écoles ;

- enfant rêvasseur , héros de mille et mille aventures qui lui font oublier les sentiments d’échec qui le taraudent !

L’attachement exalté des uns à la réussite scolaire, le détachement faussement résigné des autres, préparent le terrain aux éventuelles déformations psychiques et sociales de l’adolescent qui peuvent aller jusqu’à la délinquance, la drogue, les dépressions ou les névroses d’échec qui peuvent traîner toute une vie.

Cette idéologie qui méconnaît l’importance de la réussite intérieure, entraîne un faux calcul de satisfaction, mi-conscient, autant des parents que des enfants, des enseignants que des élèves. C’est une source essentielle des décrochages scolaires, des violences d’enfants déroutés dans la confiance et l’estime d’eux-mêmes et qui cherchent consolation dans la solidarité et l’estime de bandes d’exclus, de "voyous" c’est-à-dire de sujets dévoyés de la voie où nous n’avons pas pu ou su les engager.

Au-delà des facteurs et économiques et sociaux, ce sont les blessures du besoin d’estime qu’il faut interroger pour y répondre de façon préventive.

Une réussite sensée...

. La critique de l’idéologie de la réussite ne doit cependant faire écran au bien-fondé d’une réussite sensée, les capacités de coopération tempèrent la tendance naturelle à la compétition tout en gardant sa force stimulante. Dans tous les domaines de la vie sociale — scolaire, professionnel, sportif, – la réussite sensée aide à se libérer de la lutte des classements au profit du fair-play. On constate aujourd’hui avec tristesse dans le sport les conséquences de cette course effrénée à la performance.

Tout autant que les motivations positives dont elle définit les fondements et les conditions de déploiement, la Psychologie de la motivation nous offre de mieux comprendre les tenants et aboutissants de la fausse motivation pour nous permettre de les contrôler lucidement. Cette prise de conscience et la satisfaction intime qui l’accompagne, représentent une réussite de nature intérieure qui s’avère être, à l’expérience, la condition de toute réussite extérieure durable. Elle répond à l’aspiration la plus profonde de tout être humain qui est, comme l’écrivait Paul Diel, de « satisfaire aux conditions de la vie pour être satisfait de sa vie ».

Se faire une « place », ou plutôt trouver sa place dans la société est pour l’être humain un besoin naturel. qui apporte une joie véritable s’il repose sur le développement des capacités réelles de chacun. Découvrir ses potentialités, exercer, perfectionner ses aptitudes selon ses goûts et sa vraie nature, conduit à fonctionner plus harmonieusement et par là même à mieux se lier à autrui.

Source : texte, réactualisé, paru dans la Revue de Psychologie de la Motivation, Repenser l’éducation… N°14, 1992.


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