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Visite de l’École démocratique de Paris

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Maridjo Graner, mis en ligne le 9 janvier 2018.

Une visite à l’Ecole démocratique de Paris est une expérience en soi. De découverte d’une part pour qui n’en connaît, comme moi, que les principes ; de déconstruction de l’autre pour qui a en tête l’organisation de l’école traditionnelle.

Lundi, 14h30. Dès l’entrée, ce sont les jeunes qui me reçoivent et vont chercher David, l’adulte (il ne se dit pas « éducateur ») avec qui j’ai rendez-vous et qui m’offrent une excellente crêpe tout juste sortie de la poêle d’un jeune garçon. Celui-ci me dira à la fin de la journée que « c’est cela qu’il a appris aujourd’hui : à faire des crêpes, mais aussi à calculer combien d’argent il faut pour commander les quantités d’ingrédients nécessaires ». A côté de lui une toute petite fille s’escrime en vain à se servir un jus de fruits d’une grande bouteille. Une copine lui vient en aide. Entraide et coopération sont cultivées ici précocement.

Passée la cuisine (exigüe) pas de classes, de tables en rang, de tableau noir ou blanc mais une succession de pièces, plusieurs petites et une grande, dont j’apprends qu’elles changent d’affectation selon les besoins définis chaque semaine au cours du Conseil d’école. Tout le monde y participe et, là comme partout, c’est « une personne-une voix » quel que soit l’âge, adultes y compris. La diversité des âges, de 4 à 20 ans, se remarque dès l’entrée dans les allers et venues des 46 occupants des lieux et n’est pas la seule « déconstruction » à l’œuvre. Celle des activités en est une autre : pas de cours commun puisque chacun (e) choisit librement ce qu’il/elle va faire de son temps et en prend la responsabilité. Un enfant se repose sous la couette dans la pièce « tranquille », un jeune tape dans le punching-ball dans la pièce « bruyante » et y continuera son entraînement jusqu’à la fermeture à 17h.

La petite salle de cinéma porte un écriteau « Film en cours, ne pas déranger ». Je demande à David quel est le film qui passe mais il ne sait pas : c’est de la responsabilité de celui ou celle qui en a fait le choix, pas de la sienne ni d’aucun autre membre du staff. Certaines compétences sont quand-même requises (et imposées) pour disposer du matériel de projection. Mais c’est, pour tout ce qui concerne les choix des jeunes, le règne de la confiance. Confiance qu’ils finiront par trouver d’eux-mêmes ce qu’ils auront envie d’approfondir après avoir butiné, tâtonné selon l’humeur et le goût du moment (d’autant plus que la diversité des activités qui leur sont accessibles est très grande, car ouvertes sur l’environnement : jardinage, bibliothèques, visites, rencontres)… ou joué sans limite de temps.

Et en effet d’autres enfants sont occupés à des jeux video ; quatre filles sur le canapé de la grande pièce s’amusent d’une école découverte sur leur smartphone. Sans doute la comparent-elles à la leur... Quelques un(e)s jouent « à la maîtresse », peut-être en souvenir d’une expérience antérieure ? : les « élèves » doivent faire des additions. Un coup d’œil me montre qu’elles sont justes. Et pourquoi pas ? Ici on apprend ce qu’on a envie d’apprendre, alors pourquoi pas les additions pour certains et la plomberie pour d’autres, puisqu’il est possible de s’y initier « grandeur nature » pour l’entretien des locaux. L’entretien quotidien est l’affaire de tous, seule contrainte avec celle de présence à l’école (ou sur son lieu d’activité) 6 heures par jour.

Chacun(e) peut consulter la liste, décidée collectivement, de ce qui lui incombe chaque semaine. Et comme Liberté rime ici avec Responsabilité le ménage en commun est vite fait et laisse les locaux propres et en ordre chaque soir (je peux en témoigner pour ce lundi) comme le règlement le stipule .Ce Règlement intérieur : il compte trois pages recto-verso d’interdits et d’obligations !… Mais qui garantissent la liberté de chacun et le bon fonctionnement du collectif. Et quand quelqu’un s’y soustrait le Conseil de justice, qui siège tous les jours à heure fixe, se saisit de l’affaire.

Et tout cela crée une atmosphère vivante et détendue que certains viennent chercher de très loin, par choix initial ou en rupture avec une mauvaise expérience de l’enseignement traditionnel. Cette école repose sur un pari, celui de la confiance que tout enfant a naturellement un désir d’apprendre et est le mieux placé pour savoir quel apprentissage lui convient. Et que l’autonomie dans les choix et les moyens de son apprentissage, sans intervention adulte imposée, est le moyen d’en faire l’acteur de sa vie, et de devenir un adulte à la fois indépendant et coopérant. Si l’Ecole démocratique de Paris manque encore de recul pour en juger, n’ayant qu’une année de fonctionnement, il existe aux Etats Unis et ailleurs des écoles similaires beaucoup plus anciennes. Pourtant on peut se demander si les témoignages de leurs anciens élèves ne mettent pas en avant leurs réussites indéniables, sans citer leurs échecs éventuels. En effet cette méthode, ou plutôt ce refus de toute méthode, convient-il à toutes les personnalités ?

Il n’est certainement pas la seule approche possible de l’apprendre et de l’apprendre à vivre fondée sur les principes de confiance de base, autonomie, coopération. Moins radicales : existence de programmes (transdisciplinaires), d’emplois du temps (bien que souples et adaptables), de méthodes actives encadrées, d’autres approches ont fait leurs preuves, certaines au sein même de l’Education nationale.

Entre adhésion et perplexité je me demande si je portais sur celle-ci le regard que les éducateurs traditionnels portaient sur l’Education nouvelle des années 1920-1930 ou si, effectivement, une telle « école » implique des prérequis qui l’empêcheront de pouvoir se généraliser : en effet le volontariat, une réelle capacité d’autonomie- affective et cognitive- de choix et de réalisation, un environnement porteur, semblent bien indispensables à sa réussite, mais ne sont pas des données universellement répandues.


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