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Assumer notre humanité réelle. La voie de la thérapie sociale

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Charles Rojzman, mis en ligne le 2 novembre 2011.

Une société en quête de guérison

Si je voulais condenser en une seule proposition l’idée-force qui me paraît vitale pour le XXIe siècle – et pour l’avenir de l’humanité – je dirais qu’il nous faut d’urgence apprendre individuelle¬ment et collectivement à sortir des illusions et à assumer notre humanité réelle.

À l’aube du XXIe siècle, il semble que des dangers nouveaux apparaissent et menacent de détruire l’humanité et peut-être la planète. Une approche thérapeutique collective est nécessaire qui tiendrait compte à la fois du besoin de transformation personnelle et du besoin de transformation des structures sociales : approche, on le sait, qui est infatigablement plaidée dans cette Revue (cofondatrice de l’Association Interactions TP-TS)*.ses expériences de thérapie sociale en France et à l’étranger m’ont permis d’identifier trois défis principaux pour le siècle à venir :

– former les personnes qui devront accompagner les processus de réconciliation et de guérison collective,

– éduquer à la vie démocratique pour faire face aux tentations totalitaires

transformer la violence et la folie qui font obstacle à une vie collective épanouissante.

Les jardiniers du vivre ensemble

Un des enjeux prioritaires des années à venir sera de remettre au centre de la vie sociale le rôle et l’importance des métiers de l’éducation et du travail social, malheureusement déconsidérés aujourd’hui. En effet, ce sont ces métiers qui « tissent » et permettent le renforce¬ment du lien social. Ils peuvent le créer, le nourrir et le faire exister concrètement. Ils peuvent aider les individus dont ils ont la charge à fonctionner de manière plus coopérative, à avoir moins peur les uns des autres et à favoriser leur potentiel social. Ils sont d’une certaine manière les « jardiniers » du vivre ensemble.

Mais pour y parvenir, il faudrait d’une part que leur métier soit reconsidéré, valorisé en tant que tel. D’autre part, qu’ils acceptent eux-mêmes de changer la « vision » de leur métier. Ils ont besoin d’apprendre à le faire autrement. Qu’il s’agisse des enseignants, des travail¬leurs sociaux, des animateurs, des éducateurs ou même des policiers, tous ont besoin d’apprendre aujourd’hui à s’adapter aux priorités de leur métier : apprendre la relation, savoir gérer un groupe difficile, transformer la violence en conflit, retrouver le sens du projet commun, savoir être des « guérisseurs » à leur niveau.

Le fait que tous ces professionnels travaillent dans des institutions inadaptées, rend leur position difficile. En effet, ils se retrouvent souvent méprisés au même titre que leur institution. Or, ils ont tous besoin de légitimité et d’encouragements lorsqu’ils prennent des initiatives allant dans le sens du changement. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Les enseignants, par exemple, qui essaient de transformer leur manière d’enseigner sont isolés et, parfois, encore plus mal considérés par leur hiérarchie ou leurs collègues. L’inertie est souvent de rigueur et la machine continue de fonctionner sans adaptation ni égards pour des individus en difficulté. Plutôt que de transformer la machine, on se contente de penser que des individus sont défaillants, inadaptés au système. On s’accroche à ceux qui ne font pas de vagues pour valider un fonctionnement désuet. Or, les individus ne sont pas inadaptés, c’est l’institution qui ne correspond plus à ce qu’ils sont devenus.

Finalement, il faut accepter l’avenir. L’avenir change de matière première. La matière première de demain sera la relation, l’intelligence, l’immatériel. L’enjeu de nos sociétés de¬vient le développement de l’intelligence humaine. L’avenir va dépendre de notre capacité à vivre ensemble. Sinon, nous risquons de vivre en état permanent de guerres civiles. En France, nous sentons cet enjeu considérable et ce sont tous ces métiers qui pourraient accompagner cette évolution. Malheureusement, dans leur formation rien n’existe – ou si peu – pour leur apporter les outils nécessaires à un travail de relation. Pour le moment, la plupart des policiers s’en tiennent souvent à l’arrestation des délinquants, les enseignants à la transmission de leur savoir, les travailleurs sociaux à l’injection d’aides matérielles octroyées par l’État. Ils ont pourtant besoin d’acquérir des compétences relationnelles qui n’étaient pas aussi utiles avant. S’ils acquièrent ces compétences, ils vont être capables de contribuer à cette recréation du lien social aujourd’hui indispensable et vital pour notre survie collective.

La vie démocratique face aux tentations totalitaires

Mon histoire familiale fortement marquée par les massacres de la seconde guerre mondiale, ainsi que mon expérience dans les banlieues françaises et à l’étranger, les régions en crise, m’ont amené à penser que le grand défi du XXIe siècle était la prévention de la violence. Cette violence n’est assurément pas nouvelle dans l’histoire, mais elle prend une forme qui se traduit par différentes formes d’autodestruction, du suicide aux toxicomanies et à l’usage de subterfuges pour tromper l’ennui et la désespérance, s’accompagne d’une délinquance qui existe dans tous les milieux. La criminalité, le pouvoir des mafias et l’emprise de l’argent dans la vie quotidienne, créent un désordre dans la vie sociale.

La tentation est forte d’expliquer les souffrances provoquées par l’impuissance et le désordre, par l’action de forces hostiles, de groupes malfaisants. Autrement dit, la vie commune est menacée par une troisième maladie sociale, qui s’apparente à la paranoïa et qui consiste à se voir comme victime de complots et de machinations, ourdis par des puissants mus par leurs seuls intérêts. Cette maladie est certainement la plus dangereuse de toutes, car elle peut être justifiée de façon très argumentée et qu’elle permet une violence qui se légitime elle-même. Sont à l’œuvre là, des phénomènes d’idéalisation de soi-même et de son groupe et de diabolisation des autres. Il s’agit en quelque sorte d’une pensée totalitaire présente en chacun de nous et qui peut à certains moments devenir générale et collective. Le totalitarisme n’est pas seulement un régime, il est aussi une attitude qui consiste à répondre aux souffrances vécues par la nostalgie d’une société parfaite débarrassée du mal définitivement.

Mais pourquoi cherchons-nous toujours à expliquer les souffrances que nous subissons uniquement par l’action de personnes mauvaises ? Pourquoi ne pas voir aussi notre responsabilité dans ce qui nous arrive ? Pourquoi refuser de voir la complexité des situations qui ne peuvent se ramener à une seule cause ? Cette tentation répond à un besoin de simplification, car la complexité amène toujours beaucoup de doutes, d’interrogations, d’incertitudes et qu’il est plus simple et agréable de trouver une réponse unique, qui nous ras¬sure sur notre capacité de compréhension.

Nous n’avons pas le choix : le processus de la vie nous invite à sortir de la dépendance infantile par la créativité, la confiance, le conflit et l’autonomie. Il s’agit d’un processus d’hominisation, par lequel nous découvrons que nous sommes responsables et que la violence n’est pas la seule réponse aux défis et aux souffrances apportées par la vie.

Homo demens

Comme le rappelle souvent Edgar Morin, l’homme est « homo sapiens » certes, mais aussi « homo demens ». Il y a une part de folie chez l’être humain, qui empêche le vivre ensemble. Depuis toujours, les passions humaines peuvent devenir folles et aujourd’hui particulièrement. Ces passions qui sont, rappelons-le, la richesse, le pouvoir, l’amour et le sens, deviennent folles lorsqu’un environnement pathogène ou simplement déstabilisant augmente les peurs : peur de la pauvreté ou de la chute sociale, peur de l’agression et peur de l’autre, peur de la solitude et de l’abandon, peur de l’inconnu enfin.

Cette folie est à l’origine de la création d’une pensée totalitaire et paranoïaque, présente en chacun de nous à des degrés divers, qui ignore le réel et fabrique des monstres, nous éloignant ainsi de la fraternité humaine. Cette forme de pensée donne des réponses simplificatrices à des questions complexes qui supposent le doute, la remise en question et le conflit. C’est-à-dire : est-ce que je risque de connaître la pauvreté ? Quel est le sens de la vie ? Qui me veut du mal ? Quels sont les véritables sentiments de mes proches à mon égard ?

Considérant que les passions et la folie sont dans le cœur de l’homme, la thérapie sociale est une entreprise de régulation des passions. Elle fait en sorte qu’on puisse vivre avec elles. Cette intégration de l’aspect irrationnel de notre psychisme, représente la meilleure prévention de la violence. Ce que fait la thérapie sociale, c’est d’accompagner un dévoilement progressif et réciproque de nos ombres qui est rendu possible par la relation de confiance. En effet, l’absence de confiance qui est souvent la règle dans les situations sociales difficiles, crée trois attitudes de base : la justification (« je ne suis pas si mauvais que vous le pensez »), l’accusation (« c’est vous le mauvais ») et enfin la fuite. La reconnaissance réciproque de l’ombre permet d’apaiser la violence et de reconnaître la réalité de l’autre comme de la situation vécue. * La thérapie sociale donne des pistes de compréhension et des outils concrets pour vivre avec la folie sans être détruit par elle. Elle met la responsabilité au centre de la relation humaine. Nous sommes responsables du désordre du monde et pas seulement victimes. On ne peut pas changer les autres mais la prise de conscience de notre responsabilité nous aide à voir où nous pouvons agir, à notre place. La reconnaissance que fait l’autre de sa responsabilité nous permet de mieux comprendre et d’apprivoiser le Mal. Du coup, ces révélations permettent à la fois d’humaniser les monstres qui nous entourent et nous font du mal et nous donnent une confiance renouvelée dans notre pouvoir d’agir, seul mais surtout avec les autres.

Ainsi la thérapie sociale, en favorisant la prise de parole de chacun sur son humanité réelle, amène à la compassion, et permet de sortir d’une vision manichéenne et paranoïaque. Cette évolution vers l’autonomie, la responsabilité et la confiance, voilà le véritable chemin d’apprentissage que devra suivre l’humanité dans ce nouveau siècle.

Charles Rojzman

SOURCE : Idées-Forces pour le XXIème Siècle, Revue de la Psychologie de la Motivation N°42, et éditions Chronique Sociale, 2009.

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